Médiation scientifique, entre recherche et société – la chimie, par exemple

Evoluant dans le milieu de la médiation scientifique, nous constatons que la chimie est souvent présentée accompagnée de sa panoplie blouse – lunettes – tube à essai, de manière ludique et spectaculaire, voire parfois selon une image positive et bienfaitrice. Par ailleurs, en tant que chercheurs, nous considérons la chimie comme un domaine présentant une multitude de facettes, qui ne correspondent pas à cette image véhiculée. Chaque sous-domaine, de la synthèse organique à l’analyse de substances, en phase liquide mais aussi solide ou gazeuse, allant de la thermodynamique à la chimie théorique, jusqu’à l’étude de processus et molécules biologiques, se caractérise par un mode de raisonnement, une approche expérimentale ou théorique, des représentations qui lui sont propres. Quant aux non-scientifiques, la chimie est pour eux souvent associée à une production technologique de substances à grande échelle (médicaments, engrais…).
Comment comprendre et réconcilier ces différentes représentations ?

Richard-Emmanunuel Eastes, s’est largement intéressé à la question de la communication de la chimie avec le public. Selon lui, le public exprime une attitude de défiance vis à vis de la chimie, associée à la pollution, la toxicité de produits synthétiques. Des enjeux de valeurs, plus difficiles à identifier, sous-tendent également cette défiance : par exemple, la différence entre le “naturel” et l’ “artificiel”. Le médiateur est alors tenté d’améliorer l’image de ce domaine. Il adopte parfois une position partiale, ne présentant que les bienfaits de la chimie [2]. Parfois aussi, sa réaction consiste à argumenter que “tout autour de nous est chimique”, que donc la chimie n’est pas mauvaise en soi [3]. Mais comment le public peut-il alors s’y retrouver et ne pas faire l’amalgame entre la nocivité de substances synthétiques, l’action de certains médicaments, et la diversité des recherches menées en laboratoire ? Sans distinguer les différentes facettes de la chimie, ce message ne fait que renforcer la confusion et la défiance du public.

Ces décalages entre la façon dont la chimie est présentée, la perception du public à travers ses productions technologiques, et la recherche en laboratoire peut aboutir à une situation absurde : quand les chercheurs ne se reconnaissent ni dans la représentation que le public a de la chimie, ni dans l’image que véhiculent les médiateurs scientifiques (ou même chercheurs), ils peuvent en venir à ne plus se sentir concernés par les enjeux de communication avec le public dans le domaine de la chimie.

Parmi ces enjeux de communication avec le public, R.-E. Eastes évoque par exemple la nécessité d’engager scientifiques et non-scientifiques dans un processus démocratique pour développer une chimie durable [2]. Pour cela, il s’agit de partager une vision juste des différentes facettes de la chimie, s’appuyant sur les questions de recherche fondamentale en chimie autant que sur les applications qui en découlent. En particulier, partager les différents modes de questionnement et sujets de recherche en chimie permettrait au public de porter un regard différent sur la matière qui l’entoure, et à partir de là, de se positionner sur les enjeux actuels, de santé et d’environnement, associés à la chimie.

Il nous semble alors intéressant pour les chercheurs de questionner la représentation et la communication de la chimie au sein de la communauté de recherche. Comment les chimistes s’affichent-ils auprès de leurs collègues physiciens, biologistes, mathématiciens, philosophes, etc. et comment décrivent-ils les spécificités de leur pratique ? Est-ce que les mêmes attitudes que celles vis-à-vis du grand public sont adoptées ? Considèrent-ils les applications qui découlent des recherches fondamentales de la même manière que leurs collègues biologistes ou physiciens ? Ces enjeux sont tout aussi importants pour aborder au mieux la formation initiale des scientifiques (en niveau Licence par exemple) et permettre la mise en place de dialogues interdisciplinaires sincères au sein de la communauté. Cela ne devrait que préparer au mieux à des dialogues plus ouverts avec le grand public.

[1] Chimie et société : les origines de la défiance. RE Eastes; l’Actualité chimique; 2011

[2] Chimie en société : réapprendre à communiquer pour durer. RE Eastes; in La chimie durable. Au-delà des promesses…; 2011

[3] Attention : chimique ! Réflexions sur quelques pièges de la communication des sciences à travers l’exemples de la chimie. RE Eastes et F. Pellaud; Nature – Sciences – Société

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