Evaluer l’expérimentation en éducation – Philippe Perrenoud sur l’évaluation des réformes scolaires

Une évaluation rigoureuse d’une situation peut permettre de tirer des conclusions sur les actions à mettre en place. Le Poverty Action Lab mène ainsi avec succès des travaux sur l’efficacité de mesures sociales et économiques pour lutter contre la pauvreté, y compris dans le domaine éducatif. Cette approche se base sur l’existence d’éléments concrets, mesurables et interprétables. Dans certains contextes, les finalités d’une approche éducative sont ambigus, teintées d’enjeux politiques et idéologiques, ce qui peut rendre une évaluation quantitative difficilement interprétable. Le défi est alors de réussir à prendre en compte cette dimension idéologique dans une évaluation rigoureuse.
Dans un prochain billet, nous décrirons en détails l’approche du Poverty Action Lab. Ici, nous présentons le point de vue de Philippe Perrenoud, dans son texte “Évaluer les réformes scolaires, est-ce bien raisonnable ?“. Perrenoud cite avec provocation Monica Gather Thurler:”L’efficacité des établissements ne se mesure pas : elle se construit, se négocie, se pratique et se vit”.

Les finalités d’un système éducatif
Tout d’abord, les finalités d’un système éducatif sont étroitement liées aux questions de société, telles que les inégalités sociales, le partage du travail, ou encore les problématiques environnementales et technologiques. Selon Perrenoud, “L’explicitation des finalités n’est pas une question méthodologique, mais politique.” A l’échelle d’une expérimentation locale, où les acteurs partagent dans une certaine mesure des valeurs et une vision de l’éducation, on peut cependant envisager de parvenir à une définition des finalités plus étroite, précise.

Une école efficace pour quels élèves ?
Au-delà de l’ambiguïté des finalités, des objectifs pédagogiques (connaissances et compétences) peuvent être définis. Si dans l’idéal, ces objectifs doivent être atteints par tous les élèves, en réalité tous ne peuvent y parvenir. Perrenoud constate que l’efficacité de l’école est toujours d’ordre statistique. Pour aller plus loin, devrait-on reconnaître que l’école reste une “formation” (un “moule”) qui s’adresse à une grande diversité de personnes, et plutôt s’engager d’une part à un seuil de réussite, et d’autre part à ce que les étudiants en situation d’échec trouvent une voie, une activité dans laquelle s’épanouir?

Quelle évaluation est alors possible ?
“A terme, les acquis des élèves sont la seule véritable justification d’une réforme”. Mais ces effets seraient visibles seulement sur le long terme, voire seraient même décevants à court terme, toute innovation affaiblissant d’abord les performances, par son éloignement des pratiques éprouvées. Mais commencer rapidement à mesurer ces acquis peut néanmoins permettre de développer une méthodologie, et surtout d’associer l’équipe pédagogique à cette démarche.
Par ailleurs, la transformation des apprentissages s’accompagne de la transformation des conditions de cet apprentissage. Pour modifier des apprentissages, il faut donc aussi modifier les pratiques, compétences, représentations des professionnels. Perrenoud invite donc à “une évaluation impliquée, formative et interactive des réformes scolaires, fondée en priorité sur l’analyse des conditions d’apprentissage, des pratiques pédagogiques et des fonctionnements didactiques.”

Comment s’appuyer sur cette évaluation : progression et diffusion
Alors qu’un ensemble de conditions communes aux “écoles efficaces” peut être identifié, la diffusion de ces conditions reste difficile. Savoirs et pratiques restent souvent éloignées, en raison par exemple de la fragilité des connaissances en sciences de l’éducation, du poids des contraintes institutionnelles, de la place de l’expérience personnelle dans l’enseignement. Pour aller vers une évolution des pratiques, il serait souhaitable, comme le propose Perrenoud, de créer des espaces de “confrontation de savoirs professionnels construits à partir de l’expérience”. Cela permettrait notamment d’impliquer les enseignants et professionnels dans la transformation de leur identité et de leur compétences.

En conclusion, à l’échelle locale, il semble possible de caractériser d’abord les conditions d’apprentissage puis l’efficacité de ces apprentissages, à condition de reconnaître la dimension idéologique et humaine qui sous-tend cette évaluation. De plus, dans la mesure où l’éducation a une forte dimension non rationnelle, il paraît important, pour “diffuser” une pratique éducative, de s’engager dans le partage d’une “sensibilité philosophique”, d’une vision du monde.

Évaluer les réformes scolaires, est-ce bien raisonnable ? Philippe Perrenoud (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, Université de Genève). 1998. In Pelletier, G. (dir.) L ’évaluation institutionnelle de l’éducation, Montréal, Éditions de l’AFIDES, 1998, pp. 11-47. Publié auparavant in Mesure et Évaluation en Éducation, 1996, vol. 19, n° 2, pp. 53-98.

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